Concomitamment à la parution du premier tome de nos Mémoires en 1847, fut publiée, sous la plume de Jules Coudert de La Villatte, une "Note préliminaire" que nous reproduisons intégralement ci-dessous.
"Plusieurs jeunes hommes de notre cité occupaient isolément leurs loisirs, vers 1832, les uns à créer des herbiers, celui-ci à former une collection d’oiseaux et de quadrupèdes empaillés, ceux-là à classer des minéraux et des coquillages, d’autres à réunir des médailles et quelques débris d’antiquités. Ils comprirent alors, que ces efforts individuels propres à développer leur instruction particulière et à former de petites collections sans importance, pouvaient, réunis par le lien de l'association, créer un centre commun, auquel toutes les études, toutes les recherches viendraient aboutir, pour servir ensuite à l’enseignement général. Cette idée donna naissance à la Société des sciences naturelles et d'antiquités de la Creuse.
Constituée d’abord sans autre ressource que la souscription volontaire de ses membres, mais avec une foi vive dans son avenir, la Société commença son œuvre en 1832. On ne saurait donner trop d’éloges au zèle, au désintéressement avec lesquels ses premiers administrateurs organisèrent tout ce qui devait contribuer à la consolider et à la faire grandir ; l’un d’eux particulièrement, s'y. dévoua sans réserve, y consacra presque tout son temps, forma, classa la majeure partie des collections, sans autre récompense que le désir d'être utile et le plaisir de bien faire.
Cinq années étaient à peine écoulées, que déjà le local où les collections se trouvaient entassées, ne pouvait les contenir. Le 6 août 1837, la Société s’étant réunie sous la présidence de M. Furgaud (1), ingénieur en chef des mines, le secrétaire exposa que le bail à ferme des appartements qui renfermaient les collections devant prochainement expirer, le conseil d’administration avait entamé des négociations avec le maire de Guéret, pour obtenir de la commune la concession à perpétuité d’un local qui pût assurer à la Société une durée indéfinie. Le maire, présent à la séance, déclara que ce vœu serait accueilli, si la Société faisait donation à la ville de tous les objets composant son cabinet. Cet acte de libéralité fut passé, le 1er octobre 1837, devant Me Vollant, notaire. Plusieurs membres de la Société stipulaient en son nom, la commune était représentée par le maire. Par cet acte, la ville de Guéret devint propriétaire de tous les objets détaillés au catalogue, et s’obligea notamment à fournir un local pour renfermer les collections présentes et à venir.
Deux mois après, le 8 janvier 1838, la Société inaugurait cette nouvelle phase de son existence, en livrant à l’impression les statuts destinés à la faire progresser. Un président, deux conservateurs, trois administrateurs, un secrétaire, composèrent son conseil d’administration. Ce conseil reçut la mission d’employer les ressources pécuniaires à enrichir le musée de ce qui lui manquait en zoologie, minéralogie et botanique ; à se procurer des objets d'archéologie, des livres sur ces sciences, sur la physique et la chimie ; à favoriser les recherches, les travaux scientifiques, etc. L’article 27 des statuts faisait espérer la publication annuelle d’un bulletin des travaux et découvertes de la Société.
Grâce aux sacrifices de soixante-onze associés titulaires, aux allocations du conseil général de la Creuse et du conseil municipal de Guéret, à quelques secours du gouvernement et à des dons particuliers, le musée prit un développement considérable dans le cours de 1838, et la société put, dès la fin de cette année, publier le compte-rendu de ses travaux. Ce premier bulletin, après avoir fait ressortir l’utilité des connaissances en histoire naturelle, la nécessité de réunir dans un musée les collections nécessaires à l’étude des sciences qu'elle embrasse et à celle de l’archéologie, passe en revue les richesses de notre département en ces diverses matières, et présente la nomenclature des objets que possède déjà le musée. Ici, ce sont les quadrupèdes mammifères qui vivent dans nos bois, nos guérets ou nos demeures ; les oiseaux sédentaires ou passagers aux couleurs si variées ; les reptiles qui rampent dans nos campagnes ; nos mollusques indigènes ; les annélides, les crustacés, les arachnides qui se trouvent dans notre contrée, et les insectes qui se cachent sous les gazons ou qui voltigent dans l’air. Plus loin sont énumérés nos richesses en botanique et en minéralogie, les formations primordiales, secondaires et tertiaires du sol de notre département ; ses minéraux utiles, ses combustibles, ses pierres et terres, ses eaux naturelles et minérales. On y voit en outre consigné un aperçu des richesses archéologiques de la Creuse, et une faible partie de ce que le musée possède déjà en ce genre et en numismatique, est représenté dans huit planches lithographiées.
Le premier bulletin de la Société qu'on vient d’esquisser, était dû à plusieurs plumes qui commençaient alors à essayer leurs forces ; il forma un ensemble des articles divers que chaque auteur avait fournis sans les signer. Ce travail lu avec intérêt, fit regretter que ses rédacteurs laissassent écouler trois années avant de publier le second bulletin, qui ne parut que dans les premiers mois de 1842. Toutefois et avant cette époque, le 7 janvier 1841, le secrétaire de la Société avait fait à l’assemblée générale des souscripteurs, un rapport qui fut imprimé dans l’Écho de la Creuse du 8 avril suivant. Jetant un coup-d’œil rétrospectif sur les trois dernières années, il se félicitait, au nom du conseil d'administration, des heureux résultats que la nouvelle organisation avait fait obtenir, en attachant, par une donation, la Société à la commune. Il croyait alors pouvoir porter sans exagération l’estimation des objets possédés par le musée à Ia somme de vingt-cinq mille francs, et comptant sur le zèle des souscripteurs, sur les allocations de la commune, les subventions plus considérables que pourraient accorder le gouvernement et le département, il espérait en un développement nouveau, il terminait son rapport par la nomenclature des objets ajoutés aux collections déjà formées.
Cette espérance n’a pas été déçue. Depuis cette époque, le musée a pris un accroissement remarquable, et de jour en jour on a mieux compris son importance scientifique pour le département. On peut s'en convaincre en lisant, à la fin du second bulletin publié en 1842, les termes flatteurs dont se servait le préfet de la Creuse pour parler de cet établissement au conseil général, dans le cours de sa session ouverte le 13 août 1841. La modicité des ressources départementales empêcha, seule, qu’on n'accordât au musée une allocation aussi forte que le désirait le chef de l'administration. C’est toujours la même cause qui, malgré les dispositions les plus favorables du préfet actuel (2) et du conseil général, a continué de mettre obstacle à l’augmentation d’une allocation insuffisante. Cependant, quelques centaines de francs de plus grèveraient peu le budget, et serviraient efficacement au progrès de la science.
Avec 1843 parut le troisième bulletin de la Société ; elle comptait alors 101 membres titulaires ; ses collections sont belles ; elle a vaincu les difficultés ; chacun reconnaît son utilité scientifique ; elle a plus de liberté dans ses allures ; elle comprend sa force. Aussi le bulletin qu’elle publie ne ressemble plus à celui qui l’a précédé ; ce n’est plus un simple rapport, une sèche nomenclature des objets acquis durant le cours de l’année ; c’est une notice de M. Legrip, pharmacien-chimiste à Chambon, sur la phlorydzine, substance extraite de la racine du pommier, et qui peut, comme la quinine, servir de fébrifuge ; c'est une note de M. Pailloux, médecin à Ahun, sur les plantes du département de la Creuse ; c’est une revue archéologique de M. Bonnafoux, sur les objets anciens et curieux qu’il a remarqués dans le département ; c’est enfin une notice géologique de la Creuse, par M. Pierre de Cessac.
Le quatrième bulletin, publié en 1844, marche sur les traces du précédent. Au milieu de divers articles, plusieurs mémoires viennent s'y ranger : Le Puy-de-Gaudy, montagne voisine de Guéret, fournit à M. J. Coudert-Lavillatte, l’occasion de traiter différents points intéressants de l’ère celtique, de l’époque gallo-romaine et du moyen-âge ; dans sa notice pour servir à l'histoire de la ville de Guéret, M. Bonnafoux révèle sur notre cité une foule de faits ignorés et curieux ; une description géologique du bassin houiller d’Ahun, par M. Pierre de Cessac, dédommage de la suite de sa notice géologique de la Creuse, que d'autres travaux l’ont empêché d’achever ; enfin, une note des principaux objets acquis dans le cours de l'année écoulée, témoigne des progrès constants du musée, dont le local devient déjà trop étroit pour renfermer ce qu'il possède.
Dans le cinquième bulletin, publié en 1845, vinrent prendre place de nouveaux mémoires, reproduits par plusieurs journaux et cités avec éloge par la Revue archéologique de Paris. L'histoire naturelle y figure au premier rang dans un travail de M. Bonnafoux sur l’erpétologie de la Creuse ; il se constitue l’habile défenseur des reptiles contre les erreurs générales, et particulièrement contre celles répandues à leur égard dans notre département. Autour de l’Église de Chambon, titre d’une étude sur celte vieille basilique, M. J. Coudert-Lavillatte groupe une foule de faits et d'observations archéologiques intéressant cette localité et les anciennes provinces de la Marche et du Limousin. M. Bonnafoux publie en outre une revue de diverses antiquités de la Creuse, plaçant à la fin le résumé des découvertes et des acquisitions faites de 1844 à 1845. Le cinquième bulletin renferme aussi la relation de la visite du Duc et de la Duchesse de Nemours au musée, le 27 juillet 1845.
Enfin, le sixième bulletin qui vient d'être imprimé, contient une analyse d’eaux ferrugineuses trouvées près de Chambon, par M. Legrip ; un mémoire sur les Bains d’Évaux, par M. J. Coudert-Lavillatte ; une note de M. Bonnafoux sur plusieurs monuments anciens situés dans notre département ; une notice scientifique et archéologique de M. Bussière, docteur en médecine, sur Châtelus et ses environs, et une liste dressés par MM. Bonnafoux et Dugenest fils, conservateurs, des objets ajoutés aux collections depuis l'impression du dernier bulletin.
Réuni à ceux qui l’ont précédé, ce sixième bulletin formera le premier volume des mémoires que publiera chaque année la Société des sciences naturelles et d’antiquités de la Creuse. La pagination de chaque bulletin se suivra à l'avenir, de telle sorte, que la collection des bulletins nécessaire à la composition d'un volume, formera une série de pages non interrompue. Des lithographies orneront ces publications, dès que les ressources de la Société pourront lui permettre de reproduire ainsi les monuments ou les objets d’archéologie qui feront le sujet de ses études. Les encouragements divers qu’ont obtenu ses efforts, la pousseront sans doute à des efforts nouveaux ; mais pour l’œuvre qu’elle se propose, il faut que chacun apporte sa pierre à l’édifice, afin de faire prendre un développement continuel et judicieux à ses collections, une importance chaque année plus grande au bulletin de ses travaux ; la mine est ouverte, il faut l'exploiter avec ardeur pour lui faire produire de nouvelles richesses. Aujourd’hui le but de la Société est connu : tout le monde sait qu’elle veut donner une vive impulsion à l’étude des sciences naturelles, si intéressante et si utile à la fois ; à celle des antiquités, qui nous fait sainement connaître l'histoire du passé, et qu’elle réunit dans un musée les collections nécessaires pour favoriser cette double étude dans notre département. Deux choses sont indispensables afin d’atteindre le but qu’elle se propose : des ressources matérielles et la coopération des intelligences ; les premières ne peuvent plus faire défaut, car elles ont pour garantie le zèle soutenu de cent souscripteurs, membres titulaires ; les allocations désormais certaines de la commune, du département et du Gouvernement.
Ayons confiance également dans la coopération des intelligences ; le passé nous répond de l’avenir. Chaque année voit s’augmenter le nombre des collaborateurs à la rédaction du bulletin, venant y déposer le fruit de leurs recherches et de leurs études ; espérons qu’il augmentera encore. Il faut que notre département ne reste pas en arrière du mouvement général qui se produit sur tous les points de la France, pour favoriser l’étude des sciences et les fouilles de nos anciens monuments. Trois grands corps s’occupaient, avant la révolution, de nos antiquités nationales : la congrégation savante qui avait produit les Mabillon, les Montfaucon, les Ruinart, et tant d’autres, les Bénédictins en un mot, avaient, en 1787, échelonné leurs plus habiles ouvriers sur tous les points de la France, où quelque recherche était à faire. La magistrature parlementaire ne dédaignait pas de porter la main à ces travaux ; enfin, l’académie des inscriptions et belles-lettres y contribuait de tous ses efforts. Plus heureuse que la congrégation de Saint-Maur, l’académie a survécu aux orages révolutionnaires, et poursuit le cours de ses importants labeurs ; la magistrature actuelle commence à suivre les traces de l’ancienne ; les Bénédictins et les autres sociétés religieuses, leurs émules, ont cessé d'exister. Ce serait une bien noble ambition, de la part de nos sociétés scientifiques, de tâcher par leurs études de combler un peu le vide que font aujourd’hui, dans la république des lettres, ces sociétés d’hommes consacrés à la solitude, et qui enfantaient les ouvrages immenses dont s’effraye notre imagination. À l'œuvre donc ! Que les amis des sciences viennent de tous les points de la Creuse, coopérer aux études et aux travaux de notre société; on y trouvera quelques palmes à cueillir peut-être, mais à coup sûr un utile emploi des loisirs et de nobles jouissances.
(1) Une mort prématurée vient d’enlever à ses nombreux amis cet honorable citoyen, non moins distingué par son érudition et sa modestie, que par l’aménité de son caractère. Décédé à Guéret le 23 février 1847, dans la 54e année de son âge, il était toujours président de la Société.
(2) M. Delamarre"