SÉANCE DU 20 MARS 1919

Présidence de M. DES CHEISES, président.

Présents : MM. Arfeuillère, docteur Bordier, docteur Deschamps, Fargeas, Gallerand, Lafay, Mozer, Nétange, Pichon, Pluyaud, Louis Lacrocq, secrétaire.

Excusés : MM. Arrivière, Autorde, de Beaufranchet, Benoit, Chagnaud, Daraud, Mazet.

— M. LE PRÉSIDENT, se faisant l'interprète des sentiments de la Société, exprime la vive part qu'elle prend au deuil qu'ont éprouvé nos collègues M. Daraud, M. Louis Lacrocq et M. Sauty, qui ont chacun perdu un fils, mort pour la France : Charles Daraud, soldat au 409e régiment d'infanterie, décoré de la Croix de guerre, tué le 26 septembre 1918 à la Butte de Souain ; Henri Lacrocq, caporal au 54e régiment d'infanterie, blessé et fait prisonnier le 26 avril 1915, mort en captivité le 18 novembre 1918 ; Louis Sauty, aspirant au 112e régiment d'infanterie, décoré de la Croix de guerre, mort à Guéret à son retour de captivité.

— M. LE PRÉSIDENT adresse l'hommage de la Société à la mémoire de M. Maurice Pineau, receveur de l'enregistrement et des domaines en retraite, administrateur de la Société, et à celle de M. Roger Drouault, receveur de l'enregistrement et des domaines à Aubusson, membre correspondant. Des notices nécrologiques leur seront consacrées dans nos Mémoires.

— M. Albert MAZET est désigné comme administrateur de la Société, en remplacement de M. Maurice Pineau.

— Sur la proposition du Bureau, M. Henri Lemaître, archiviste paléographe, bibliothécaire à la Bibliothèque Nationale, est nommé membre correspondant.

— M. Alfred LEROUX, membre correspondant de notre Société, qui a, comme archiviste de la Haute-Vienne, rendu de si grands services à l'érudition limousine et marchoise par ses travaux remarquables, vient d'être nommé correspondant de l'Académie des Inscriptions et Belles-Letttres et chevalier de la Légion d'honneur. M. LE PRÉSIDENT, se faisant l'interprète de la Société, lui adresse ses félicitations.

— M. LE PRÉSIDENT donne lecture de la réponse faite à notre adresse du 19 décembre dernier par la Société historique de Mulhouse, qui exprime ses remerciements pour la sympathie qui lui a été témoignée et consent à l'échange de ses publications avec les nôtres.

— M. LE PRÉSIDENT adresse, au nom de la Société, ses félicitations à M. Fargeas, directeur de la Banque de France à Guéret, nommé directeur à Béziers.

ADMISSIONS. — M. Chagnaud, conseiller général, présenté par MM. Mozer et Fargeas ; M. le docteur Dumont, médecin à Guéret, présenté par MM. Mozer et Louis Lacrocq ; M. Albert Lamothe, de Paris, présenté par MM. des Cheises et Louis Lacrocq ; M. Raymond, président du tribunal civil de Blois, présenté par MM. Hugon et Louis Lacrocq ; M. Parot, professeur au lycée de Guéret, présenté par MM. Mozer et Louis Lacrocq ; M. l'abbé Peuch, curé de Leyrat, présenté par MM. des Cheises et Louis Lacrocq, sont admis comme membres titulaires.

— M. PICHON, trésorier, présente les comptes de l'exercice 1918 :

Recettes

Excédent de caisse au 31 décembre 1917       261 | 59

Subvention du département    700 | »

Subvention de la ville de Guéret            500 | »

Cotisations de 1918     1.080 | »

Vente de volumes des Mémoires          3 | »

Intérêts de rente 5%     160 | »

Intérêts de bons de la Défense Nationale        56 | »

TOTAL : 2.760 59

Dépenses

Traitement des gardiens            500 | »

Indemnité de vie chère à M. Moreigne, l'un d'eux          120 | »

Allocation à M. Moreigne           50 | »

Impression et brochage des Mémoires              1.163 | 90

A reporter : 1.833 90 (sur 2.760 59)

Report 2.760 | 59

Frais de bureau et envoi des Mémoires             122 | 10

Entretien du Musée, du matériel et du mobilier, dépenses de service               286 | 55

Acquisitions pour le Musée      8 | »

Bibliothèque    10 | 85

Dépenses diverses       28 | 85

TOTAL : 2.290 25

Réserve pour publications        150 | »

TOTAL..               2.440 | 25

EXCÉDENT DE RECETTES au 31 décembre 1918..       320 | 34

Auquel il faut ajouter :

Livret de caisse d'épargne arrêté au 31 décembre 1918           91 | 68

Valeur au prix d'achat de rente 5%       2.801 | »

Capital de cotisation rachetée              120 | »

Réserve pour publications        150 | »

TOTAL DE L'ACTIF DE SOCIÉTÉ au 31 décembre 1918 3.483 | 02

M. LE PRÉSIDENT désigne MM. Fargeas et Gallerand pour procéder à la vérification des comptes. Cette vérification en reconnaît la parfaite régularité et des remerciements sont votés à M. Pichon.

M. LE PRÉSIDENT présente le budget pour 1919, établi par le Bureau de la manière suivante :

Recettes

Excédent de caisse au 31 décembre 1918       320 | 34

Cotisations       1.500 | »

Subvention du département    700 | »

Subvention de la ville de Guéret            500 | »

Intérêts de titre de rente            160 | »

Intérêts de cotisation rachetée              6 | »

Vente de volumes des Mémoires          50 | »

TOTAL  2.836 | 34

Dépenses

Traitement des gardiens            500 | »

Indemnité de vie chère aux gardiens   170 | »

Impression et brochage des Mémoires              1.100 | »

Frais de bureau et envoi des Mémoires             150 | »

Entretien du Musée, du matériel et du mobilier, dépenses de service               300 | »

Acquisitions pour le Musée      300 | »

Fouilles              10 | »

Bibliothèque    60 | »

Réserve pour publications        100 | »

Dépenses imprévues  146 | 34

TOTAL  2.836 | 34

Ce projet de budget est approuvé.

MUSÉE. — M. Dumas, président du tribunal, et Mme Dumas ont donné une aquarelle représentant une rue de Chambon-sur-Voueize, faite par leur fils, André Dumas, élève à l'École des Beaux-Arts, brigadier au 11e régiment de dragons, mort pour la France le 10 août 1914.

M. Thézard, professeur de dessin au Lycée de Guéret, a offert diverses aquarelles et dessins parmi lesquels se trouvent une aquarelle représentant le vieux puits de Cherdon, près Guéret, et un dessin au crayon de l'hôtel des Monneyroux.

M. et Mme Montagne ont fait don de plusieurs oiseaux naturalisés.

Le Musée a acquis à une vente publique deux gravures du XVIIIe siècle, dans leurs cadres anciens, œuvres du graveur J.-G. Wille, l'une intitulée L'observateur distrait, l'autre Le jeune joueur d'instrument.

Un portrait au crayon de M. Martinet, ancien président de la Société, a été exécuté d'après une photographie par Mme Villoutreix. Il est décidé que ce dessin sera placé dans la salle de réunion de la Société.

VŒU. — MM. Albert LACROCQ et Georges NÉTANGE, qui ont commencé une enquête campanaire dans la Creuse, ont examiné jusqu'à présent douze cloches antérieures au XVIIe siècle, réparties dans les localités suivantes :

  • XIVe siècle. — Chéniers (non datée).
  • XVe siècle. — Saint-Léger-le-Guéretois (1456).
  • XVIe siècle. — Blaudeix (1556), Chéniers (1596), Guéret (1561), Monteil-Guillaume, commune de Crocq (1584), Rimondeix (1549), Saint-Alvard, commune de Basville (1504), Saint-Léger-le-Guéretois (1546), Saint-Oradoux-près-Crocq (1536), La Saunière (non datée), La Villetelle (1511).

Toutes ces cloches, à l'exception de celle de Chéniers de 1596, portent une inscription en lettres gothiques.

MM. Albert Lacrocq et Georges Nétange signalent l'intérêt que présenterait le classement de ces cloches comme monuments historiques. La Société émet un vœu en ce sens.

LECTURE. — M. A. LAFAY donne lecture de la note, reproduite après le présent procès-verbal, sur les débuts de la vaccination dans la Creuse.

 

NOTE LUE EN SÉANCE — LES DÉBUTS DE LA VACCINATION DANS LA CREUSE (1804-1811)

Par A. LAFAY

Une série de documents publiés de 1805 à 1811, chez Fauchier et Gadon, Imprimeurs de la Préfecture, à Guéret, communiqués par M. Paul Poujaud à la séance de notre Société du 18 juillet 1918, donne des renseignements précis et intéressants sur les débuts de la vaccination dans la Creuse. Ce sont surtout des rapports présentés au comité départemental de vaccine par son secrétaire, le docteur Joullietton, sur les résultats obtenus dans le département pendant cette période.

La pratique de la vaccination, qui remplaça l'inoculation, est due au médecin anglais Jenner ; celui-ci fit sa découverte en 1776, mais il ne publia qu'en 1798 les résultats de ses expériences dans son ouvrage Recherches sur les causes et les effets du cowpox, ou variole vaccinale. Ce n'est donc guère qu'au début du XIXe siècle qu'on commença à vacciner en France.

Dans la Creuse, M. de Lasalcette, préfet, avait adressé « des circulaires instructives à MM. les sous-préfets, maires et officiers de santé pour leur recommander cette salutaire inoculation » ; mais, pour organiser et populariser cette pratique, un comité central de 15 membres est fondé sous sa présidence, le 22 germinal an XII (1804). A sa première réunion, le 25 messidor an XIII, ce comité nomme vice-président le Dr Fillias, secrétaire le Dr Joullietton, et membres du bureau les Drs Michellet et Fayolle, tous de Guéret. Une instruction, rédigée par le Dr Joullietton, donne des renseignements détaillés sur le développement du virus vaccin, la manière de le recueillir et d'opérer et sur les accidents qui peuvent survenir. Le Comité décide que cette instruction sera adressée à « MM. les Maires et Curés de toutes les communes, ainsi qu'à MM. les médecins, chirurgiens et officiers de santé du département ». Il engage aussi tous les médecins correspondants à vacciner gratuitement les indigents et demande que des dépôts de vaccin soient établis à Guéret et au chef-lieu de chaque arrondissement. Pour se procurer les ressources nécessaires, le Comité, dans une réunion suivante, le 25 thermidor an XIII, ouvre une souscription dans tout le département et désigne comme trésorier M. Colaud, oncle et secrétaire intime du Préfet. Une première liste de souscripteurs, publiée en 1806, comprend un assez grand nombre de médecins, de fonctionnaires et quelques maires ; le montant des sommes recueillies est de 400 livres.

Le Comité a une tâche difficile au début pour lutter contre l'indifférence des populations et contre les détracteurs de la vaccine. On profitait des accidents survenus après l'opération ou des maladies ultérieures, pour proclamer l'inefficacité de cette pratique ou même ses dangers. C'est ainsi, dit M. Joullietton, qu'en 1806 « le bruit s'était répandu que Mademoiselle Aimée Petit, qui fut vaccinée en l'an X, par le Dr Fayolle, avec tout le succès désirable, était atteinte de la petite vérole, à Jarnages, où elle avait été envoyée par ses parents, le 10 juin dernier, pour y passer quelques jours chez M. Martinet. » M. Fayolle se transporte à Jarnages le 25 juin et trouve l'enfant guérie, jouant sur la place avec ses camarades ; il constate que l'affection dont elle avait été atteinte était simplement la petite vérole fausse ou volante, que les habitants de la campagne connaissent sous le nom de salachoux et de gravichoux.

Dans son rapport du 30 vendémiaire an XIV (1806), le Dr Joullietton mentionne les résultats obtenus depuis l'année précédente. 698 vaccinations ont été pratiquées, dont 417 dans l'arrondissement de Guéret, 140 dans celui d'Aubusson, 101 dans celui de Bourganeuf, et 40 seulement dans celui de Boussac ; c'est dans ce dernier arrondissement qu'on rencontre le plus de résistance, malgré les efforts du Dr Baraillon, de Chambon, et de M. Périchon, officier de santé à Châtelus. Le secrétaire constate que la petite vérole a respecté tous les sujets qui ont été vaccinés ; il signale le zèle de M. Messant, officier de santé à Aigurande, qui a opéré de nombreuses vaccinations dans le canton de Bonnat, et celui du Dr Assolant, de Banize. Son rapport renferme de nombreuses et intéressantes observations faites tant au point de vue des moyens opératoires que de la marche de la vaccine.

Un nouveau rapport du 1er avril 1807 constate un accroissement sensible des sujets vaccinés : 1.188 pour l'arrondissement de Guéret, 2.190 pour celui d'Aubusson, 573 pour celui de Bourganeuf, et 166 seulement pour Boussac. Le Dr Joullietton se plaint encore de l'insouciance des gens de la campagne et de l'hostilité de quelques médecins et chirurgiens. Quand des enfants vaccinés ont ensuite la variolette ou petite vérole volante, les adversaires en profitent pour alarmer le public.

Le compte rendu du docteur Joullietton est suivi d'un rapport de la Société royale jennérienne de Londres, qui montre les avantages de la vaccination et réfute les préventions élevées contre elle. Ce rapport a été traduit de l'anglais par le Dr Dufour, originaire de Bourganeuf, médecin en chef de l'hospice impérial des Quinze-Vingts et membre du Comité de la Creuse.

Dans une séance extraordinaire du 16 avril 1807, le Comité nomme trésorier M. Malouet, Secrétaire général de la Préfecture, en remplacement de M. Colaud, qui va quitter le département. Les recettes obtenues par souscriptions s'élèvent à 885 livres ; la 2e liste publiée comprend un assez grand nombre de maires et de propriétaires.

Un troisième compte rendu, du 20 janvier 1808, est présenté par le Dr Joullietton à M. Maurice, le nouveau Préfet de la Creuse, sur les résultats de la vaccination pendant l'année 1807. Le nombre des vaccinés a été de 770 pour l'arrondissement de Guéret, de 585 pour celui d'Aubusson, de 167 pour celui de Bourganeuf et de 1.252 pour celui de Boussac. Une grave épidémie de variole ayant sévi à Lussat et dans les communes voisines avait contribué à vaincre l'indifférence des habitants de ce dernier arrondissement.

Des mesures sont préconisées par le Comité départemental pour généraliser la vaccine : création de comités d'arrondissement ; envoi de fluide vaccin à tous les médecins, chirurgiens et officiers de santé ; vaccination à jours fixes, gratuite pour les indigents ; envoi de vaccinateurs aux frais du comité (15 fr. par jour) dans les communes réfractaires et notamment dans les cantons de Saint-Vaury, de Dun, du Grand-Bourg et de La Souterraine où les progrès sont lents ; initiation à cette pratique des sages-femmes et des garde-malades. Un arrêté préfectoral du 10 février 1808 établit la plupart des mesures demandées et attribue une médaille d'encouragement à M. Messant, d'Aigurande, pour son zèle à propager la vaccination dans la Creuse : 1.342 sujets ont été vaccinés par lui et on lui doit en outre un intéressant mémoire sur les effets de cette opération.

Dans son rapport du 8 mars 1809, le Dr Joullietton est heureux de constater que toutes ces mesures ont porté leurs fruits et que des progrès sérieux ont été réalisés. Le nombre des personnes vaccinées est deux fois plus élevé en 1808 qu'en 1807, savoir : 2.192 pour l'arrondissement de Guéret, 1.732 pour Aubusson, 1.096 pour Bourganeuf, et 411 pour Boussac.

Il signale, malgré cela, une grave épidémie de variole dans la région de La Souterraine, où l'on a compté plus de 100 victimes. Aussi le Comité propose de supprimer toute rétribution pour la vaccine, d'autoriser chaque Comité à ouvrir une souscription afin de couvrir les frais et de faire un nouvel appel aux curés et desservants, dans le but d'arriver à vaincre toutes les difficultés que rencontrent encore les vaccinateurs. Il signale le zèle de M. Mortesaigne, officier de santé à Bénévent, qui a pratiqué 815 vaccinations en 1808. Trois nouveaux comités sont créés à La Souterraine, Felletin et Évaux.

Le rapport du 3 février 1810 constate encore un nombre assez important de vaccinations pour l'année 1809, 2.950 dans tout le département ; il loue l'activité de M. de Durat, ancien officier général, résidant au château de Vauchaussade, près d'Auzances, et celle de M. Loubens de Verdalle, d'Arfeuille-Châtain, qui, depuis 6 ans, ont obtenu d'excellents résultats dans leur région. Une grave épidémie de variole à La Rochette et à Chirouse, a contribué à secouer l'insouciance de beaucoup de réfractaires. Le Comité demande une mesure qui est devenue une règle aujourd'hui : ne recevoir dans les maisons d'éducation que les enfants ayant été vaccinés ou ayant eu la petite vérole.

Enfin, le rapport du 20 février 1811 est adressé à M. le baron de Martroy, successeur de M. Maurice à la Préfecture de la Creuse. Les résultats obtenus en 1810 ont été particulièrement importants, grâce à l'action des sous-préfets, maires, directeurs d'institutions, curés et desservants. Il y a eu 3.318 vaccinations dans l'arrondissement de Guéret, 7.648 à Aubusson, 1.695 à Bourganeuf et 1.895 à Boussac, soit 14.556 pour tout le département. Le Dr Joullietton constate avec joie que « le département de la Creuse est un de ceux où la découverte jennérienne a été le plus tôt et le mieux appréciée, où l'on a cherché, avec le plus de soin et de succès, à régulariser la marche de la vaccine, où l'on s'est le mieux appliqué à l'étude de ses effets primitifs et secondaires et où les bienfaits de cette salutaire pratique ont été le plus répandus. »

Le Conseil général ayant accordé une subvention de 1.500 francs, deux prix, l'un de 300 francs, l'autre de 200 francs, sont attribués aux vaccinateurs qui ont obtenu le plus de résultats. Un arrêté préfectoral du 11 mars 1811 décerne le premier au Dr Baraillon, de Chambon (2.891 vaccinations en 1810), et le deuxième au Dr Assolant, de Banize (1.861 vaccinations) ; des témoignages de satisfaction sont accordés à MM. Messant, officier de santé à Aigurande, Aubusson-Ducloux, médecin à Guéret, Dupeirix, officier de santé à La Courtine, Mosnier, chirurgien à Bourganeuf, Dubois, chirurgien à Fursac, Aussonne, chirurgien à Gouzon. Ce même arrêté renouvelle des instructions aux sous-préfets, maires, secrétaires des comités, pour que toutes mesures soient prises afin de propager la vaccination dans le département.

Depuis 1811, cette pratique s'est répandue de plus en plus ; on en a mieux compris les avantages et peu à peu toutes les résistances ont disparu. Aujourd'hui, les négligents et les réfractaires sont rares, mais il convient de pas oublier les louables efforts faits par les membres du Comité creusois pour protéger la santé de leurs compatriotes, efforts si bien relatés par leur dévoué secrétaire, le Dr Joullietton.

 

 

SÉANCE DU 5 JUIN 1919

Présidence de M. DES CHEISES, président.

Présents : MM. Arfeuillère, Autorde, docteur Bordier, Chantrelle, Lafay, Mazet, Parot, Pichon, Paul Mozer, vice-secrétaire.

Excusés : MM. Arrivière, de Beaufranchet, Benoit, Gallerand, Albert Lacrocq, Louis Lacrocq, Nétange, Pluyaud.

— M. le docteur Florand a été promu commandeur de la Légion d'honneur, M. Henri Hugon nommé trésorier payeur général à Besançon, M. Albert Lacrocq cité à l'ordre de l'armée et promu sous-lieutenant au 63e d'infanterie. M. LE PRÉSIDENT adresse à nos collègues les félicitations de la Société.

— Une lettre de MM. E. Perrier, F. Henneguy et A. Clément sollicite l'adhésion de la Société à la Fédération française des Sociétés de Sciences naturelles, patronnée par l'Académie des Sciences. Cette adhésion est décidée.

— M. LE PRÉSIDENT donne lecture d'une lettre de M. Alfred Leroux, membre correspondant, annonçant la publication de la Géographie statistique et historique du Pays limousin, nouvelle édition de sa Géographie historique du Limousin, parue en 1909. Une souscription de 100 francs est votée pour participer à la publication de cet ouvrage, d'un si grand intérêt pour notre province. Le prix de l'ouvrage sera, pour les membres de la Société, de 6 francs au lieu de 8 francs.

ADMISSIONS. — M. le docteur Henri Brésard, chevalier de la Légion d'honneur, décoré de la Croix de guerre, chirurgien à Guéret, présenté par MM. Pâquet et Pichon, M. J. Lecante, imprimeur à Guéret, présenté par MM. Autorde et des Cheises et M. Henri Montagne, négociant à Guéret, présenté par MM. Louis Lacrocq et Pichon, sont admis comme membres titulaires.

L'admission comme membre titulaire, prononcée par le Bureau, de M. René Bertrand, industriel à Limoges, qui a bien voulu succéder parmi nous à son père, M. Georges Bertrand, est ratifiée.

MUSÉE. — M. Benoit, pharmacien à Bonnat, a donné un curieux spécimen des poteries fabriquées à Mortroux, canton de Bonnat. C'est une statuette d'un modelé naïf, représentant un gendarme dans sa tenue du Second Empire. Cette statuette avait été placée sur le toit du bâtiment servant de caserne de gendarmerie à Bonnat, il y a une soixantaine d'années.

LECTURES ET COMMUNICATIONS. — M. AUTORDE présente deux dessins faits par Mme Villoutreix.

L'un reproduit avec une grande fidélité le sceau de Guy, comte de la Marche, d'après un moulage des Archives nationales. Ce sceau équestre, du type dit de chasse, offre la curieuse particularité des sceaux des comtes de la Marche appartenant à la famille des Lusignan, parmi lesquels se range le personnage représenté. M. Roman, dans son Manuel de sigillographie française (Paris, Picard, 1912), page 89, décrit ainsi cette particularité : « Le cavalier a la main droite posée sur le dos d'un animal accroupi sur la croupe du cheval... cet animal pourrait être un chien ou encore un de ces léopards apprivoisés pour la chasse dont les Croisés avaient vu en Orient les princes arabes se servir. » La reproduction de ce sceau ornera la couverture et la feuille de titre du tome XXI de nos Mémoires.

Le second dessin, fait d'après une photographie de M. Albert Lacrocq, représente le vieux portail de la ferme de Champegaud, près Guéret, appartenant à M. Louis Rousseau.

— M. PAROT communique les constatations barométriques faites par lui à Guéret dans la journée du 24 mai 1919 (reproduites à la fin du présent procès-verbal).

— M. AUTORDE donne lecture d'une partie de son Introduction à l'Inventaire de la série H des Archives départementales de la Creuse, suite du travail dont il avait lu divers passages à la réunion du 17 octobre 1918.

— Lecture est donnée :

1° D'une note de M. Henri HUGON, sur la Géographie de la Creuse d'Abel Hugo ;

2° D'une note de M. NÉTANGE sur les Malbêtes.

Ces deux notes sont reproduites à la fin du présent procès-verbal.

 

NOTE LUE EN SÉANCE — CONSTATATIONS BAROMÉTRIQUES FAITES A GUÉRET, LE 24 MAI 1919

Par E. PAROT

Depuis Blaise Pascal, on sait qu'à mesure qu'on s'élève en hauteur, la pression atmosphérique accusée par le baromètre diminue. On sait, de plus, qu'une dénivellation de millimètre de la colonne mercurielle correspond à une dénivellation du sol de 10 mètres environ.

J'ai pensé qu'il serait intéressant de connaître la chute de la hauteur barométrique entre le point le plus bas de notre cité, qui me semble être le lavoir du faubourg de Toulouse, et le sommet de Grandcheix qui la domine, et d'en conclure la différence de niveau de ces deux points.

Le 24 mai dernier, j'ai noté les indications du baromètre Fortin aux points suivants :

  • Lavoir du faubourg de Toulouse : 731 mm ;
  • Lycée de garçons (entrée principale) : 729 mm ;
  • Fontaine de la place Bonnyaud : 728 mm ;
  • Loge : 726 mm ;
  • Tennis de Grandcheix : 724 mm ;
  • Sommet de Grandcheix : 718 mm ;

Pendant toute la durée de l'expérience, un baromètre témoin, placé au Lycée de garçons, a accusé une pression constante de 729 mm.

Il en résulte qu'entre le lavoir du faubourg de Toulouse et le sommet de Grandcheix, la dénivellation mercurielle est de 13 millimètres, ce qui correspond à une dénivellation du sol de 130 mètres.

Par cette méthode purement physique, nous voyons que le sommet de Grandcheix est à 130 mètres environ au-dessus du lavoir du faubourg de Toulouse.

 

SUR LA GÉOGRAPHIE DE LA CREUSE D'ABEL HUGO (1835)

Par HENRI HUGON

Dans une note publiée au tome XX de nos Mémoires (1915, p. xx), notre collègue Maurice Pineau, recherchant les trop rares images de l'ancien Guéret, regrettait de ne pouvoir citer qu' « une insignifiante et fantaisiste vue de la ville, antérieure à 1850, puisqu'on y voit le vieux clocher de l'église ».

Cette vue, dont le musée de Guéret possède un exemplaire, est une gravure en taille douce (155 millimètres sur 95) tirée de la France pittoresque d'Abel Hugo (3 vol. gr. in-8°, Paris, Delloye, 1835), d'où elle passa, si j'ai bonne mémoire, dans l'atlas de Malte-Brun (1). Elle est censée prise d'un point au nord de la ville, en faisant face au midi. Il n'y faut chercher, en effet, ni les caractéristiques du paysage où s'encadre le chef-lieu de la Creuse, ni la silhouette exacte du terrain et de ses constructions. Seules, au premier plan, deux maisons assez reconnaissables — maisons de Cessac et Lassarre et, derrière elles, la tour des cloches et l'ancienne flèche de l'église attestent l'existence d'un dessin original d'après nature, aujourd'hui disparu. Ce dessin, datant d'une époque où le souci du détail fidèle, du « document », ne s'imposait guère aux artistes, ne nous est connu qu'au travers d'une copie plus infidèle encore.

J'ai recherché l'ouvrage d'Abel Hugo, « ancien officier d'état-major », frère aîné de Victor Hugo (1798-1855). Cet auteur dit avoir préparé sa publication par cinq années d'études sédentaires et par trois années de voyages. Rien ne permet de supposer que ces voyages l'aient conduit dans la Creuse. En dehors des ouvrages de Joullietton et de Baraillon, sa documentation se limite aux annuaires, aux statistiques du département et à un rapport sur l'émigration des maçons. Aux huit pages du texte dont se compose la livraison concernant chaque département sont jointes une carte géographique de Monin et trois planches. Pour la Creuse, ces planches représentent Guéret, trois costumes paysans, les bustes de Quinault et de Pierre d'Aubusson, et des vues, remontant certainement à plusieurs siècles, des châteaux d'Aubusson et de Boussac. Le tout, gravé par Couché, est signé : Fleury del., signature qui se rencontre dans le même ouvrage sous nombre de dessins représentant des localités situées dans les provinces les plus diverses. Plusieurs de ces dessins sont manifestement des copies de documents plus anciens. Le Dictionnaire des Peintres d'Auvray, cite un Fleury (François-Antoine-Léon, 1804-1858) qui exposa au Salon des vues d'Auvergne et du Limousin, entre 1837 et 1849.

Dans la statistique générale placée au début de l'ouvrage, la Creuse occupe, sur 86 départements, les rangs suivants : criminalité : 86 ; instruction : 71 ; suicides : 78 ; enfants illégitimes : 23.

La livraison spéciale à la Creuse porte le numéro 38 du tome I. Un très court aperçu historique, une citation de Baraillon sur Touix-Sainte-Croix, Épenelle et le Mont-Barlot (c'est là toute la partie archéologique), une autre citation au sujet du caractère des habitants, intelligents mais processifs, quelques lignes sur la rusticité et la soumission des femmes, sur les superstitions, le patois et le costume campagnard occupent les trois premières pages. Trois colonnes de données exactes mais banales sur la topographie, la météorologie, l'histoire naturelle (1) précèdent la description des villes, bourgs et châteaux dont voici la nomenclature :

Guéret, 3.921 habitants, tirerait son origine d'une abbaye fondée en 720 par Clotaire, en l'honneur de saint Pardoux (sic), et aurait reçu de l'importance par suite du séjour des anciens comtes de la Marche. Ville bien bâtie, aux rues bien percées, aux fontaines d'eau excellente, possédant des restes de murs et de tours, elle n'a pas de monuments remarquables. Hugo cite la bibliothèque de 4.500 volumes, la pépinière, le collège aux études complètes, la prison entièrement reconstruite en 1827 et qui réalise la séparation des détenus et des prévenus, l'hôpital et une maison de santé, récente, pour les aliénés du département. Ailleurs, il attribue à Guéret une Société d'agriculture, une sonde départementale pour les mines, une Société des sciences, arts et belles-lettres.

Aubusson, 4.847 habitants, est dans une gorge pittoresque, mais sa manufacture de tapis peut seule intéresser le voyageur. Sans elle et sans le commerce du sel, Aubusson ne nourrirait pas ses habitants. Il y a une salle de spectacle, un cercle littéraire, un journal : l' Album de la Creuse.

A Felletin, Hugo regrette la destruction complète du temple de Félis décrit de Miomandre en 1808 et qui servit de caserne pour des prisonniers autrichiens.

Crocq a des rues propres et d'autres avantages dus à un conseiller du Parlement de Paris exilé par Maupeou. « Les Crocquants étaient les membres d'une fédération de communes qui, en 1592, s'engagèrent, dans cette ville, à s'armer et à se protéger mutuellement contre les brigandages et les assassinats qui désolaient la province. »

La seule particularité de La Souterraine est « un trou profond sis aux environs, où coule un ruisseau souterrain et sur lequel on a bâti un moulin. »

Bourganeuf est mentionné pour la tour de Zizim. Boussac, « situé sur un rocher escarpé, environné de murailles flanquées de tours, est dominé par un antique château crénelé qui s'élève sur une roche presque inaccessible et que domine une tour énorme. » La vue du château est aussi fantaisiste que cette description.

Chambon, où aboutissent des chemins gaulois et des voies romaines, où l'on tenait jadis des assises, et dont les remparts abritèrent au VIe siècle la châsse de Sainte Valérie, avait, à l'emplacement de la mairie et de la promenade, un château-fort dont les vestiges furent retrouvés en 1805.

Trois longues colonnes, consacrées à l'émigration des ouvriers, sont extraites d'un rapport de M. Partouneau. Entre autres détails statistiques, on peut noter avec intérêt l'hommage rendu à la moralité de ces émigrants, chez lesquels le nombre annuel des condamnés à l'amende ou à d'autres peines plus graves est à peine de 50 sur 23.000.

La statistique politique et administrative attribue au département 265.384 habitants, 2.437 gardes nationaux armés, et un excédent de dépenses, en 1831, de 1.302.881 francs (balance des sommes payées au Trésor et des sommes reçues de lui). Le département s'appauvrit ainsi annuellement d'un cinquième de son revenu territorial, et les salaires des émigrants parviennent à peine à pallier cette situation due à un régime fiscal défectueux et à une agriculture arriérée. Seule, l'éducation des abeilles est fort bien entendue ; le mûrier n'a pas encore donné de résultats probants. Après les tapisseries d'Aubusson et de Felletin, dont la production annuelle représente 1.400.000 francs, et à l'occasion desquelles l'auteur emprunte à Joullietton quelques lignes sur l'historique des tapis marchois et l'exode de leurs ouvriers protestants en 1685, les seuls établissements industriels cités d'une manière spéciale sont la manufacture de porcelaine de Bourganeuf, la scierie mécanique de Gartempe, la fabrique de chapeaux de plumes de volailles de Rougnat, celle de gilets de feutre d'Aubusson (Dubreuil, médaillé à l'exposition de 1827), et la fabrique de chandelles à la baguette de Bénévent.

Fort incomplet, comme on le voit, souvent inexact et nullement original, ce travail qui ne mentionne ni Crozant, ni nos églises romanes, ni les boiseries du Moutier-d'Ahun, ni les curiosités naturelles du pays n'a pour lui que d'avoir, comme ouvrage de vulgarisation, ouvert la voie aux monographies de Joanne, devenues à leur tour insuffisantes depuis le progrès des études, la diffusion du tourisme et l'usage des procédés photographiques. On constituerait, avec les publications plus récentes Géographie pittoresque de Brossard, chez Hachette, Sites et Monuments du Touring-Club, Atlas pittoresque d'Onésime Reclus, chez Attinger, Guide du Syndicat d'Initiative, etc..., et avec les innombrables cartes postales illustrées, une documentation autrement importante. Toutefois la Creuse attend encore le travail méthodique qui coordonnera, commentera ces éléments et en comblera les lacunes, pour en faire le catalogue définitif des richesses du département. Alors que certains monuments et objets d'art exposés aux hasards de la destruction sont encore inédits, on ne peut que souhaiter la réalisation de cette œuvre si justement réclamée par MM. Laroche, Lacrocq et Autorde à l'assemblée générale de notre Société du 7 mai 1914.

(1) Cet ouvrage, paru en 1855, chez Barba, à Paris, a emprunté au recueil d'Abel Hugo, non seulement la vue de Guéret à peine modifiée sur un point sans autre souci d'exactitude, mais aussi la vue du château de Boussac et de nombreux passages du texte qui, grâce à une documentation plus abondante, remplit seize pages par département. D'après la bibliographie citée in fine, l'ouvrage d'Abel Hugo serait bien la plus ancienne géographie illustrée du département ; les autres vues ou gravures auxquelles Malte-Brun fait allusion : Guide pittoresque de la France, de Firmin Didot (1838), Dictionnaire géographique des Communes, de Girault de Saint-Fargeau (1846), Histoire des villes de France, T. VI, d'Aristide Guilbert (1848), sont toutes postérieures.

(1) Citons cette mention d'une industrie disparue : une sorte de mica dont on fait du sable doré pour les bureaux.

 

LES « MALBÊTES »

Par GEORGES NÉTANGE

En faisant des recherches dans un inventaire analytique des registres paroissiaux de Blessac de 1699, mon attention fut attirée par l'acte de décès de Madeleine Bouissant, âgée de 12 ans, qui rapportait que l'enfant « fut dévorée par la malbette ».

Il me sembla évident que le terme de malbette ne pouvait viser un animal domestique d'une nature méchante, ni même un animal sauvage de l'espèce de ceux qui se rencontrent en plus ou moins grand nombre dans la contrée.

Je pensai qu'il convenait plutôt de l'interpréter comme s'appliquant, dans la pensée du rédacteur de l'acte, à un sujet exceptionnel dont la présence était considérée comme accidentelle dans ces parages et dont l'existence s'était exclusivement manifestée par sa nature sauvage et particulièrement cruelle. Cette explication devait naturellement rester hypothétique jusqu'à ce que de nouveaux cas et des renseignements précis aient fait connaître, à ce sujet, la vérité. J'ai appris depuis que le problème qui m'intriguait avait intéressé un érudit éminent de Limoges, le regretté Louis Guibert. Dans une communication faite à la Société archéologique et historique du Limousin (1), il rapportait que, d'après une note des registres paroissiaux de Vallière, qu'à mon grand regret je n'ai pas eu la facilité de consulter, « douze enfants ou femmes auraient été tués par une bête inconnue qui aurait en outre blessé un grand nombre de femmes ». On remarquera qu'à Vallière, bien que le nombre des victimes ait été plus considérable, l'imagination populaire avait été moins surexcitée qu'à Blessac ; elle avait accepté simplement l'existence d'une bête inconnue, tandis que dans la seconde paroisse, la masse, par la personnification de la malbette, marquait sa croyance en l'existence d'un animal doué en quelque sorte d'un pouvoir diabolique, n'appartenant à aucune race particulière. Si l'on envisage que les décès ci-dessus signalés datent de la même année 1699, et que la distance qui sépare les deux localités est peu considérable, on admettra apparemment sans difficulté, qu'il s'agit dans les deux cas d'un seul et même animal. Pour mémoire et purement à titre d'indication, je rappellerai que, dans les registres paroissiaux de Boussac de 1701, se rencontre l'acte de décès de Marie Boucle, de la paroisse de Bussière-Saint-Georges, « mordue par un loup, morte dans la maison du sieur Vincent, maître chirurgien ». Il paraît bien probable que, lorsque le dépouillement des registres paroissiaux, encouragé par notre Société, sera plus avancé, on aura relevé en maints endroits d'autres décès imputés à la malbette.

Saint-Vaury paraît avoir été un centre où l'animal mystérieux a exercé tout particulièrement sa fureur ; ses registres nous apprennent dans tous les cas que le nombre de ses victimes fut réellement élevé, en même temps qu'ils fournissent des renseignements exprès qui démontrent que la terreur populaire, grandissant toujours davantage, avait fini par voir dans la malbette un être surnaturel, et que ceux-là même qui gardaient le plus leur sang-froid, croyaient à une invasion d'animaux féroces qui se distinguaient, par des particularités très marquées, de tous ceux connus :

« Remarque : cette année (1698) fut très stérile... et il couroit des bestes qui devoroint les gents ; on fesoit nombre de plus de cent personnes mangées ou blessées dans les paroisses voysines de cinq ou six lieues à la ronde ; on les tiroit et on les blessoit sans pouvoir les tuer, ce qui fesoit croire au peuple que c'estoit des sorciers ; mais les plus censés dirent que c'estoit de veritables bestes et quon nommoit penthères. Elles estoint plus grosses que des loups, la teste fort grosse, les aureilles courtes, une collerette blanche, plus rouge que ne sont les loups, la queue grosse et touffue, la patte large et de grandes ongles, à ce que disoint ceux qui les avoint vues. » Après 14 ans de silence, les mêmes registres signalent à nouveau la présence des malbêtes dans une note écrite à la fin du registre de l'année 1712, on lit : « Ils couroint les malebestes faites comme des loups qui devoroint les enfants et s'ataquoint aux grandes personnes qui avoint souvent de la peine a sen deffendre », et encore, le 4 janvier 1713, « a esté tué par une malebeste faite comme un loup, Estienne, fils de Pierre Boyrand, du village de Masbrenier, et de defuncte Gabrielle de la Cheyrade, agé de huit ans environ. »

L. Guibert, qui avait rencontré dans les archives municipales de Limoges une lettre émanant d'un médecin de Marvejols, voit, non sans raison, dans les malbêtes, les aïeules de la si célèbre bête du Gévaudan. Cette lettre se rattache étroitement à notre sujet et mérite de trouver place in-extenso dans cette étude (1).

De Marvéjols, le 24 octobre 1764.

Messieurs,

J'eus l'honneur de vous écrire hier par comodité (2) mais comme les muletiers ne sont point exats, et qu'il s'agit d'un cas tres grave et tres pressant, nous attendons de votre charité que vous ne desaprouverés point que je revienne à la charge par la poste, qui est une voix sure.

Il est vraysemblable que vous etes informés d'un malheur qui nous accable. Depuis quelque temps, il s'est introduit dans nos cantons une bete feroce qui a eludé touts les soins qu'on a pris jusqu'icy pour la detruire et qui deja devoré quinze à dix-huit personnes. Vous sentés que ces malheurs ont porté l'épouvante et la terreur partout. Les opérations de la campagne en sont entierement troublées dans un temps où il seroit necessaire de les depecher. On n'ose plus meme marcher quen compagnie et bien armé, ce qui trouble tout espèce de comerce.

Il m'est tombé par hasard en main le catechisme d'un Bon Missionnaire, qui, en s'aquittant de son ministere dans votre voysinage, en mille six cens quatre-vint-dix et neuf, fait a ses auditeurs l'histoire d'un pareil malheur on vous etiés alors exposés. Il depeint la bete feroce, et rend un compte exat de ses procedés et finit par dire qu'on a mis mille hommes a sa poursuite et par faire des vœux pour le succes de cette entreprise. Notre bete feroce resemble tres exatement a la votre et ses procedés sont parfaitement les memes. Comme cet evenement n'est pas fort eloigné, nous ne doutons pas qu'on ne se souvienne a Limoges de la façon dont on se delivra de ce terrible fleau, et nous vous suplions, Messieurs, avec la plus vive instance, de nous en informer, pour que nous puissions metre en œuvre les memes moyens, touts ceux que nous avons pris jusqu'icy ayant été inutilles. Je suis persuadé, Messieurs, que sans repéter nos sollicitations pour une prompte reponce, votre charité vous portera à ne pas nous la faire attendre.

J'ay l'honneur d'etre avec beaucoup de respect,

Messieurs,

Votre très humble et très obéissant serviteur,

Rochevalier,

Médecin à Marvéjols, en Gevaudan.

Messieurs, Messieurs les Consuls de Limoges, à Limoges.

Il ne fait doute aujourd'hui pour personne que les malbêtes n'étaient autres que des loups, que l'imagination trop fertile et aussi superstitieuse des populations avait élevés au rang de bêtes mystérieuses. Les mêmes registres de Saint-Vaury nous fournissent un autre exemple qui prouve combien aisément la crédulité populaire pouvait donner de sinistres interprétations à des faits accidentels véritablement insignifiants. « Le 19 octobre 1738, il s'est posé sur le coq du clocher de cette ville un corbeau qui a fait des cris affreux ; on luy tira deux coups de fusil ; l'avanture etonna les esprits faibles et leur fit penser diversement ; pour moy je pense que c'est par pur hazard. »

Peut-être y a-t-il matière à rapprochement dans cette coïncidence que les années où les malbêtes firent le plus de victimes furent aussi celles où le pays eut le plus à souffrir de la disette. Ici encore, nous empruntons les notes du curé de Saint-Vaury. En 1698, « les pluyes furent si fréquentes quon ne peut semer les deux tiers ou les trois quarts de lordinaire, et tout le monde tenoit que la fin des siècles est malheureux, Dieu soit béni qui nous afflige pour nos peschés et nous fasse la grace den faire pénitence. Amen ! » Il continue : « L'année 1712 a esté fort stérile... La guerre duroit encore, le peuple..... gemissoit. » De même : « L'année 1713 a esté bien mauvaise..... et la paix générale conclue après vingt-cinq ans de guerre. Jay trouvé le quart à dire des habitans de la ville et paroisse qui sont morts de disette ou de chagrin depuis le commencement de la guerre jusqua la présente année. »

Les froids excessifs et les pluies persistantes ayant causé une stérilité extrême et une grande disette, n'est-il pas permis de se demander si le « monstre » ou les « monstres », pour ne pas mourir de faim, ne furent pas poussés à sortir de leur retraite et si, par des attaques plus fréquentes et plus hardies qu'à l'ordinaire, ils ne jetèrent pas une telle panique dans les populations qu'elles se crurent menacées par des être doués de pouvoir mystérieux.

Quelques jours après la lecture des notes qui précèdent, un de nos confrères, M. Arfeuillère, avocat à Guéret, a eu l'amabilité de me communiquer un livre de comptes provenant de ses papiers de famille où sont rappelés à deux reprises, en 1698 et 1699, les ravages causés par les malbêtes. Je le remercie de son attention et suis heureux de pouvoir reproduire les passages de son manuscrit qui se rapportent à mon sujet, et qui, si je ne m'abuse, viennent à l'appui de nos conclusions. En voici la copie textuelle :

« L'an 1698, le blé a valleu à Meymac, environ la St-Martin, 10 livres le cestier et ailleurs, à proportion ou davantage ; à Tulle 7 livres, à Treiniac, 7 livres. Il est sorty une beste, dans lad. année, de la grandeur d'un gran loup, beste rouge, qui dévora le monde, grans et petis, du coste de St-Leonard et bujaleuf, et les loups s'atroupent qui font de grands ravages aux bestiaux. Tout cela est de méchantes marques ; et les loups n'aprehendent pas le monde quoy qu'il soient bien armés. »

« En 1699, le blé a valu à Maimac 18 livres, et ailleurs à proportion ou davantage. La mesme année, il est sorti une beste du côté de Faux (1), faite en guise de renard et de la mesme grandeur, qui mangoit les gens, mais surtout les petits enfens jusqu'à l'age de quinze a dix-huit ans. Remarque qui doit faire prendre garde un chacun à soy. »

Ces observations montrent bien que, partout, la population était frappée d'une terreur semblable, plus ou moins superstitieuse, qui lui fit croire à l'existence d'animaux fantastiques ; elles paraissent bien aussi confirmer l'hypothèse que l'apparition des monstres supposés concorde avec les années de stérilité et de disette pendant lesquelles les loups, plus fortement aiguillonnés par la faim, font preuve de plus d'audace et de férocité.

(1) Bulletin de cette Société, tome XXXII, p. 319.

(1) La Bête du Gévaudan et son aïeule limousine. (Bull. Soc. arch. du Limousin, tome XXX, p. 97.)

(2) On dirait aujourd'hui par occasion.

(1) Faux-la-Montagne.

 

 

SÉANCE DU 16 OCTOBRE 1919

Présidence de M. DES CHEISES, président.

Présents : MM. le Docteur Deschamps, Henri Filhoulaud, Lecante, Mazet, le chanoine Parinet, Pichon, Louis Lacrocq, secrétaire.

Excusés : MM. Autorde, de Beaufranchet, Bourzat, Albert Lacrocq, de Lavillatte, Mozer.

 

M. le PRÉSIDENT adresse l'hommage de la Société à la mémoire de M. Gabriel Martin, récemment décédé à Airvault (Deux-Sèvres), qui était l'un de nos plus anciens sociétaires et a donné à nos Mémoires de remarquables articles. Une notice nécrologique lui sera consacrée.

 

M. Alfred Leroux est nommé membre honoraire de la Société.

 

M. le PRÉSIDENT adresse, au nom de la Société, ses félicitations à M. René Fage, nommé membre honoraire du Comité des travaux historiques et scientifiques.

 

* Lecture est donnée de la lettre de M. le Président de la Société d'histoire naturelle de Colmar, qui remercie de l'adresse envoyée à cette société et accepte l'échange de ses publications avec les nôtres.

 

ADMISSIONS. M. Paul Blanche, chevalier de la Légion d'honneur, décoré de la Croix de guerre, ingénieur à Paris, présenté par MM. Louis Lacrocq et Mazet ; M. Henri Guillot, notaire et conseiller général, au Donzeil, présenté par MM. Jamot et Louis Lacrocq ; M. René Martin, de Paris, décoré de la Croix de guerre, présenté par MM. des Cheises et Louis Lacrocq ; M. Montant, médecin-auxiliaire au 78º d'infanterie, présenté par MM. Bordier et Nétange ; M. le docteur Albert Yvernault, chevalier de la Légion d'honneur, décoré de la Croix de guerre, médecin-major de 2º classe, au Mans, présenté par MM. Albert et Louis Lacrocq, sont admis comme membres titulaires.

 

MUSÉE. Il a été fait don par M. le Dr Renard, conseiller général de Bellegarde, de deux petites lampes romaines en terre trouvées à Carthage ; d'un cachet ancien commercial portant cette inscription : Manufacture de Jean-Baptiste Dreux ; Aux armes de France, cette dernière partie surmontant un écusson à ces armes ;

Par M. Henri Hugon : d'une peinture à l'huile, étude de sous-bois aux environs de Bordeaux, dont l'auteur est Mme Marguerite Regard née Hugon.

 

ARCHIVES. M. Henri Hugon a fait don :

1º de l'original d'une lettre, datée de Gouzon 13 octobre 1831, écrite par M. Jabin à M. Desprié fils, notaire royal à Chénérailles, transcrivant un extrait d'une lettre de M. le marquis de Carcados, qui mentionne un « également de rente » fait le 3 janvier 1702 entre les habitants du village de Bouchezy, paroisse de St-Chabrais, relevant en franche condition de la seigneurie de Breuil ;

2º d'une quittance délivrée à Guéret le 25 juin 1765 par Lemoyne, fondé de pouvoirs de M. Froment, receveur des tailles de l'élection de Guéret, à M. Bonnyaud, d'une somme de 30 livres à compte sur sa cote des vingtièmes des nobles et privilégiés, plus deux sols pour livre dans la paroisse de Guéret ;

3º d'un croquis, relevé en 1877, figurant l'emplacement des tombeaux en pierre découverts dans les fouilles pratiquées cette même année au sommet du Puy-de-Gaudy.

 

BIBLIOTHÈQUE. - Il a été acheté deux ouvrages d'intérêt général : L'ordre des Hospitaliers de Saint Jean de Jérusalem, deux volumes par Delaville Le Roulx, et le premier volume de la Bibliographie générale des travaux palethnologiques et archéologiques publiée par M. R. Montandon. Notre fonds local s'est enrichi : du Premier Mémoire sur la fièvre miliaire de Barailon, extrait des Mémoires de la Société royale de médecine (1776) ; du volume de poésies publié en 1835 à Arles, par André Thévenot (auquel J. Bellet a consacré une notice dans nos Mémoires, XVII, 271), et dont le titre est ainsi libellé : Les Méridionales, « Poésies intimes, par A. Thévenot, de la Creuse » ; - et de l'étude de l'abbé Texier sur le tombeau de Barthélémy de la Place à Chénérailles, extrait des Annales archéologiques de Didron.

 

Nous avons reçu :

De MM. Delage et L. de Nussac, le tirage à part de leur article sur La proscription des Girondins originaires du Limousin, paru dans le Bulletin de la Société archéologique et historique du Limousin ;

de M. L. de Nussac, la notice nécrologique qu'il a publiée dans le Bulletin de la Société archéologique de la Corrèze sur le comte Philibert d'Ussel, inspecteur général des ponts et chaussées en retraite, frère de notre regretté collègue, le baron Paul d'Ussel ; - de M. Joseph Boulaud, les tirages à part de ses articles sur La noblesse impériale du Limousin (extrait de l'Almanach limousin de 1911), La commanderie et les commandeurs de Paulhac et Le mas de Gigondas (extraits du Bulletin de la Société archéologique et historique du Limousin) ; de M. Antoine Thomas, la notice sur la vie et les travaux de J. Bétolaud, de l'Académie des sciences morales et politiques, lue à la séance de cette Académie du 1er février 1919, par M. Teissier ; de M. Gabriel Jamot, une étude du docteur F. Villard, intitulée Du Hachisch (in-8°, Paris, Delahaye, 1872), inspirée à notre savant et regretté collègue par les observations qu'il avait faites au cours d'un voyage d'études en Orient et d'un séjour en Egypte ; de M. André Mazeron le discours qu'il a prononcé à l'Assemblée générale de l'Ordre des avocats de Limoges le 11 juillet dernier sur Le barreau de Limoges pendant la guerre.

 

En souvenir de son père, M. René Martin nous a envoyé le remarquable travail de celui-ci paru en 1911 dans les Archives historiques du Poitou sous le titre l'Ordinaire de l'abbaye de Saint Pierre d'Airvault. Cette érudite publication a été faite d'après le manuscrit 983 de la Bibliothèque Nationale : elle présente les règlements de l'abbaye d'Airvault (Deux-Sèvres), qui appartenait à l'ordre de St-Augustin, et débute par un martyrologe du XIVe siècle où figurent deux saints de notre pays, St Silvain d'Ahun (au 17 octobre) et St Goussaud (au 5 novembre).

 

VŒU. La Société émet le vœu qu'à raison de l'augmentation très considérable de ses charges pour l'impression des Mémoires et l'entretien du Musée, la ville de Guéret et le département de la Creuse lui donnent un nouveau témoignage de leur bienveillance en augmentant le chiffre de leurs subventions annuelles.

 

LECTURES ET COMMUNICATIONS. M. le Chanoine PARINET lit une note sur La disette à Bourganeuf pendant la Révolution et l'accompagne d'explications détaillées constituant une étude d'ensemble que résume la note.

Cette note est publiée à la fin du présent procès-verbal.

 

M. ALFRED LEROUX nous a envoyé un résumé de l'article de M. P. de Joinville (paru dans la Revue philomatique de Bordeaux et du Sud-Ouest, XVI, 1913, p. 289-306), relatif à un Creusois, Cornudet des Chaumettes, sénateur de l'Empire, puis membre de la Chambre des pairs, né à Crocq le 15 septembre 1755, mort à Paris en 1834.

Conformément au décret du 26 décembre 1813 qui plaçait des « commissaires extraordinaires » à la tête de chacune des divisions militaires de l'Empire, Cornudet, nommé à ce poste, arriva à Bordeaux, chef-lieu de la $XI^{e}$ division, le 9 janvier 1814. Sitôt installé il s'occupa de mettre la ville en état de défense contre l'armée anglo-espagnole-portugaise de Wellington qui approchait et organisa deux bataillons de garde nationale. Puis il prit une série de mesures qui provoquèrent une véritable panique : transfert de la cour d'appel à Périgueux, de la Préfecture à Libourne, licenciement des établissements d'instruction etc... Effrayés, beaucoup d'habitants abandonnèrent la ville et les affaires furent paralysées. Le ministre de l'intérieur blâma Cornudet et donna des instructions destinées à arrêter la débandade. Ces instructions arrivèrent trop tard. Bordeaux se trouva livré au parti royaliste et le 12 mars 1814 les Anglais, accompagnés du duc d'Angoulême, entraient dans la ville où la royauté était proclamée. Cornudet s'était retiré à Cubzac ; l'artillerie anglaise vint l'y réduire à l'impuissance. Il tenta vainement, avec quelques troupes, de faire lever le siège de Blaye et dès qu'il connut l'abdication de l'empereur il regagna Paris. M. de Joinville apprécie le rôle de Cornudet en ces termes : « Nous inclinons à penser que c'était un esprit timide qui se laissa affoler par les circonstances. »

 

M. HENRI HUGON signale les sources auxquelles a puisé Adolphe Joanne, en ce qui concerne notre département, pour le Dictionnaire des communes de la France, paru chez Hachette en 1864. La préface de l'ouvrage indique que des emprunts ont été faits au Dictionnaire de la Creuse (Aubusson, Langlade) paru en 1844, à l'Histoire de la Marche de Joullietton et aux Mémoires de notre Société ; elle mentionne la collaboration d'Auguste Bosvieux, alors archiviste de la Creuse. Le Dictionnaire de Joanne, à l'article de Guéret, cite parmi les monuments remarquables : « un petit autel votif dans un jardin particulier ». Il indique aussi qu'au sommet du Maupuy se trouve « un dolmen appelé pierre Batorine ». - L'autel votif dont parle Joanne est apparemment celui qu'avait signalé A. Fillioux (Mémoires, III, 348) dans le jardin de M. Polier, notaire.

L'indication relative à la Pierre Batorine n'est pas exacte, cette pierre n'est pas un dolmen.

 

M. Louis Lacrocq fait remarquer que dans son Voyage en Auvergne, paru en 1838, Prosper Mérimée parle de la pierre Batorine qu'il était allé voir lors de son passage à Guéret en 1837 ; il reconnut, que contrairement à ce qu'on lui avait dit, elle n'était pas un dolmen.

 

M. le Président rappelle à ce propos que la tradition locale avait gardé un souvenir très vif du séjour de Prosper Mérimée à Guéret ; ce séjour avait été, paraît-il, assez long ; l'écrivain logeait à l'hôtel St-François.

 

M. le docteur LARCHÉ nous a envoyé des renseignements sur les fabriques de poteries qui existent encore dans le canton de Chénérailles où elles étaient, paraît-il, assez nombreuses autrefois. Il n'en existe plus que dans la commune du Chauchet, où le village de La Villetelle en compte quatre et celui de Cherchaud deux. Les produits de ces modestes ateliers, dont l'origine doit être très ancienne, sont assez variés : cuviers, jarres, pots divers, le tout en terre grossière rouge, sans ornementation ni vernis.

 

M. LOUIS LACROCQ signale :

1º un placard imprimé, portant la mention « A Paris, de l'imprimerie royale, 1741 », qui se trouve à Limoges, à la Bibliothèque communale, fonds limousin, N° 8665, et qui contient le texte d'un arrêt du Conseil d'Etat en date du 20 octobre 1739 relatif aux droits de péage perçus dans la baronnie de Pérusse (aujourd'hui commune de Châtelus-le-Marcheix). Cet arrêt paraît être la décision finale d'une procédure qui a duré plusieurs années ; il vise un précédent arrêt du 29 août 1724 et « autres rendus en conséquence ». Le conseil prononce la suppression des « droits de péage prétendus par les représentans du sieur comte de La Feuillade tant sur la rivière de Vienne que par terre dans l'étendue de la baronnie de Peyreuse ». Les droits de péage sur « le pont de Peyreuse » et sur certaines localités énumérées sont spécialement supprimés. En 1739, la seigneurie de Pérusse appartenait à un enfant, Hubert-Louis-Gabriel d'Aubusson, comte de La Feuillade, qui avait succédé à son père, Hubert-François mort en 1735 (Z. Toumieux, Le comté de la Feuillade, Mém. Soc. Sc. nat. et archéol. de la Creuse, XIV, 36, 37).

2º un manuscrit mis en vente à la librairie Dorbon (6, rue de Seine à Paris) et décrit sous le numéro 436 du catalogue de cette librairie paru en septembre 1919. Il comprend : 1º le livre des cens et rentes dûs à l'abbaye marchoise de Prébenoit par les hommes de condition mortaillable de plusieurs villages, commencé le 22 novembre 1622, terminé le 16 décembre 1624, M. de Verthamont, doyen de l'église cathédrale de Limoges, étant abbé ; 2º un autre livre des cens et rentes dûs à la même abbaye établi en 1630, M. Louis Saubat étant abbé. Ce dernier abbé qui, d'après la relation du manuscrit, était protonotaire du Saint-Siège, aumônier du Roi et du duc d'Orléans, ne figure ni à la liste des abbés de Prébenoit établie par Roy-Pierrefitte dans ses Etudes historiques sur les Monastères du Limousin et de la Marche, ni à celle qu'a dressée H. Delannoy au tome XVII de nos Mémoires. A raison de la pauvreté du fonds de Prébenoit aux Archives départementales de la Creuse, le manuscrit signalé offre certainement de l'intérêt.

 

 

NOTE LUE EN SÉANCE — LA DISETTE A BOURGANEUF PENDANT LA RÉVOLUTION

Par le Chanoine PARINET

 

Notre province, qui en temps normal avait peine à nourrir ses habitants, eut beaucoup à souffrir de la disette qui sévit en France au moment de la Révolution. Les registres des délibérations de la municipalité, conservés à la mairie, nous montrent les efforts tentés à Bourganeuf pour la combattre et venir en aide à la population.

 

C'est dans la séance du 14 avril 1790 que nous trouvons la première mention de la rareté du grain : la commune de Bourganeuf devait recevoir 1.040 setiers de blé importé de l'étranger et réparti par le gouvernement ; elle n'avait reçu que 435 setiers de seigle et 40 de fèves et la qualité était mauvaise. La municipalité décida d'envoyer une délégation à Limoges pour réclamer le blé qui revenait à la commune.

 

Mais la disette se faisait sentir aussi dans les environs et les convois n'arrivaient pas facilement à destination ; nous lisons, en effet, dans le compte-rendu de la séance du 10 mai 1790 : « Le corps municipal étant informé que quantité de personnes de la ville de Peyrat s'étaient attroupées et s'opposaient à ce qu'une quantité de 95 setiers de blé seigle, achetés pour l'approvisionnement de notre commune, fussent enlevés, pour mettre fin à cet inconvénient » on décide d'écrire à la municipalité de Peyrat pour la prier de faciliter l'enlèvement du grain. De plus trois cavaliers de la maréchaussée de Bourganeuf sont envoyés à Peyrat ; mais ceux-ci ayant constaté « qu'ils n'étaient pas en force » battent prudemment en retraite et reviennent.... sans le grain.

 

Le 12 octobre 1791, le maire constate que la récolte n'a pas été si abondante qu'on l'espérait et le conseil, considérant qu'elle ne serait pas suffisante pour la nourriture des habitants décide d'acheter 800 à 1.200 setiers de seigle.

 

Au printemps suivant, le Directoire du département offre à la commune un secours en argent pour prévenir la disette du grain ; mais le Conseil, qui se souvenait de l'affaire de Peyrat, exposa, le 10 avril 1792, la difficulté de se procurer et de transporter le blé et demanda qu'on lui envoyât 4.000 boisseaux (1). Le 6 mai, ne voyant pas venir les grains, il réclame l'argent. Enfin, dans la séance du 22 juillet, il est question d'un envoi par le département de 10.420 livres de froment. Au mois de septembre, nouvelles réclamations : le 5, c'est une demande d'indemnité pour les pertes subies par l'hôpital du fait de la Révolution et des secours extraordinaires qu'il a distribués à un grand nombre d'indigents à la suite de plusieurs années de disette ; le 16, le Conseil constate que « la ville est dans un dénûment absolu de grains, qu'il ne s'en apporte presque point au marché », et il sollicite de nouveau l'envoi de 1.000 quintaux de blé ; le 21, il ajoute que si cette disette durait, elle pourrait exciter des troubles.

 

Nous voici en 1793 ; la situation va s'aggraver encore et dans sa séance du 4 nivôse an II, le Conseil qualifiera cette année de « calamiteuse ».

 

Le 19 août 1793, le Procureur de la commune requiert et le Conseil ordonne qu'il soit fait défense aux boulangers de fabriquer des brioches, petits gâteaux au beurre ou au fromage, ni aucune espèce de pain de fantaisie, sous peine de 50 livres d'amende, cela à cause du manque de grains.

 

Vers cette époque les grains d'approvisionnement venaient de Châtellerault ; on les conduisait à Limoges et à Bellac où Bourganeuf les faisait prendre. Mais la quantité était loin d'être suffisante et le Conseil était obligé dans sa séance du 13 ventôse (4 mars 1794) de taxer la quantité de grains à consommer : chaque individu devait recevoir pour chaque journée une livre et quart de grain ; il réduit à une livre seulement le 8 floréal suivant ; de plus il défend d'extraire plus de 15 livres de son par quintal de grain et fait enlever des maisons les tamis et bluteaux ; il décrète encore que tout propriétaire récoltant doit porter son grain au grenier d'abondance, et, s'il en garde plus qu'il ne lui en faut pour huit jours, il sera considéré comme suspect et condamné à l'amende de 1.200 livres. On ordonne la déclaration et le recensement des avoines, des légumes, des bestiaux et même de la faîne, recueillie dans chaque commune. Le 18 floréal an II, le Conseil, à la suite de la grêle épouvantable qui avait ravagé le département, réquisitionne le blé noir sous peine de six mois de réclusion : que pouvait bien être la nourriture avec toutes ces restrictions ?....

 

Car ces mesures sévères semblent avoir été exécutées au moins dans certains cas : je possède le recensement du blé dans la ville de Bourganeuf et un ordre du Directoire du district donnant mission à quatre citoyens de se rendre dans différents villages des environs « où ils fouilleront scrupuleusement pour constater la quantité de grain qui s'y trouve. » Dans les registres de la mairie nous voyons aussi la condamnation de deux aubergistes pour « avoir fourni du pain de froment tel qu'on le mangeait dans les années d'abondance et que, pour faire aussi délicat, il fallait qu'il en fut extrait plus de 15 livres de son par quintal ».

 

A la suite des privations imposées à la population il se déclara une dysenterie épidémique et le 1er fructidor an II, la municipalité, après avoir mis en réquisition les médecins, prend à sa charge le prix des remèdes.

 

La disette des objets nécessaires à la vie, d'un côté, et de l'autre la dépréciation considérable des assignats, provoquèrent naturellement l'élévation des prix et les difficultés de la vie chère. Pour ne citer que deux exemples, toujours d'après les registres municipaux, le pain de seigle qui se vendait, le 4 mai 1791, 2 sols, 3 deniers, et la viande 4 sols, 6 deniers, la livre, montèrent peu à peu et atteignirent, le 3 brumaire an IV, les prix inouïs de 3 livres, 2 sols, 6 deniers pour le pain de seigle, et de 5 livres pour la viande.

 

Ces souffrances entretenaient dans la population un état d'irritation qui se traduisit souvent par des émeutes et des mouvements populaires (1) ; Bourganeuf, qui ne semble pas avoir eu de soulèvements graves, n'échappa pas cependant à cette nouvelle misère ; nous en trouvons la trace dans deux délibérations, l'une du 27 prairial an III, qui parle d'un attroupement de femmes et de quelques hommes protestant contre l'augmentation du prix du grain, l'autre du 13 vendémiaire an IV, qui rappelle qu'une affluence de femmes a abordé la municipalité, menaçant de se transporter dans les boulangeries pour enlever le pain qui s'y trouverait.

 

Le registre des délibérations du corps municipal se termine le 20 brumaire an IV ; le registre suivant manque dans la collection. Mais ceux du Directoire du district, qui se trouvent aux Archives départementales, fournissent des renseignements montrant que la situation fut lente à s'améliorer.

 

Peu à peu, cependant, grâce au travail persévérant des habitants, à une série d'années plus favorables, au retour aux lois économiques normales, la confiance revint, le numéraire sortit de ses cachettes, les produits abondèrent sur les marchés, le coût de la vie baissa, et, comme toute la France, notre petit coin put sortir de cette crise douloureuse.

 

(1) Le boisseau de Bourganeuf pesait 20 livres.

(1) Voir pour la Creuse les émeutes signalées par Duval dans ses Archives révolutionnaires.